Le verre d’Eleanor Sterling heurta le parquet avant même que Luc Beaulieu ait fini de tourner le document vers Alexander.
Personne ne se baissa pour ramasser les morceaux.
Autour de la longue table du conseil, douze personnes regardaient le même paragraphe, celui que Luc venait de désigner du doigt.
Alexander, qui dix minutes plus tôt occupait le fauteuil central comme s’il avait déjà gagné, ne souriait plus.
« Cet accord est ancien », dit-il enfin.
Luc releva les yeux.
« Il est surtout toujours valable.
»
L’accord de contrôle avait été signé au moment où le consortium canadien avait accepté de financer la première phase de Sedona Pines Reserve.
Alexander avait assisté aux négociations, mais comme souvent, il avait quitté les réunions techniques dès que les photographes et les poignées de main avaient disparu.
Il n’avait donc jamais compris le mécanisme que Luc et moi avions construit pour protéger le projet.
Tant que certains objectifs financiers n’étaient pas atteints, aucune cession majeure, aucun transfert de contrôle et aucune nouvelle garantie engageant Sedona Pines ne pouvait être validé sans mon autorisation personnelle certifiée.
Pas celle d’Alexander.
Pas celle du conseil.
La mienne.
Et cette autorisation n’existait pas.
Alexander repoussa le document.
« Madeline m’a donné procuration.
»
Claire, mon avocate, ouvrit tranquillement son classeur.
« Vous parlez de celle-ci ? »
Elle posa une feuille devant lui.
Je reconnus immédiatement la signature imprimée au bas de la page.
Elle ressemblait à la mienne.
De loin, elle aurait probablement trompé n’importe qui.
Mais je savais comment je signais les actes engageant personnellement ma responsabilité.
Depuis une tentative de fraude survenue trois ans auparavant, j’ajoutais systématiquement un paraphe manuscrit spécifique sur les documents bancaires importants.
Il manquait.
Claire plaça à côté un acte authentique signé deux semaines plus tôt.
« Deux signatures censées appartenir à la même personne, expliqua-t-elle.
Une seule comporte le marqueur utilisé par Mme Sterling sur les actes sensibles.
Nous avons demandé aux banques de conserver immédiatement les originaux et leurs journaux de transmission.
»
Alexander me fixa.
« Tu fais tout ça parce que tu m’as surpris avec Chloe ? »
Je fus presque impressionnée par sa capacité à réduire la situation à une dispute conjugale.
« Non.
Ton infidélité concerne notre mariage.
Les faux documents concernent l’entreprise.
»
Chloe baissa les yeux.
Elle portait encore la bague qu’Eleanor lui avait offerte la veille.
Le diamant semblait soudain beaucoup trop lourd à sa main.
Jonah Reed ouvrit son ordinateur.
« Il y a davantage.
»
L’auditeur avait travaillé toute la nuit.
Il avait reconstitué les métadonnées des documents déposés auprès de la banque, les connexions aux serveurs et plusieurs transferts effectués par des sociétés liées à Alexander.
Il projeta une chronologie sur l’écran.
La prétendue procuration avait été créée à 2 h 14 du matin sur l’ordinateur professionnel attribué à Chloe.
À 2 h 31, le fichier avait été envoyé à une adresse personnelle appartenant à Alexander.
À 8 h 07, une version PDF était revenue vers le service financier avec ma signature intégrée.
Chloe devint blanche.
« Alex, tu m’avais dit que c’était légal.
»
Il se tourna vers elle.
« Tais-toi.
»
Ce furent les deux mots qui changèrent l’atmosphère de la pièce.
Jusque-là, plusieurs administrateurs semblaient encore chercher une explication innocente.
Une erreur administrative.
Une délégation