Derek déplia lentement la feuille que Lily venait de sortir de son petit bureau.
Je me tenais encore à quelques pas d’eux, incapable de deviner ce qui avait soudain figé son visage.
Sur le papier, il y avait une maison dessinée avec des traits maladroits, un soleil beaucoup trop grand et trois personnages.
Lily s’était représentée au milieu, minuscule, avec une robe violette.
J’étais à sa gauche.
À sa droite se trouvait une silhouette gigantesque avec deux bras couverts de traits noirs, une barbe grise et quelque chose qui ressemblait vaguement à une moto derrière elle.
Derek.
Mais ce n’était pas ce qui l’avait bouleversé.
Au-dessus du dessin, l’institutrice avait écrit la consigne : « Dessine l’endroit où tu te sens le plus en sécurité.
»
Lily n’avait pas dessiné sa chambre.
Elle n’avait pas dessiné notre maison.
Elle avait dessiné son père.
Ses bras formaient une sorte de cercle autour d’elle et de moi.
Derek resta silencieux si longtemps que Lily commença à s’inquiéter.
« Tu n’aimes pas ? » demanda-t-elle.
Il releva immédiatement la tête.
« Si.
»
Sa voix se brisa sur ce simple mot.
Il se racla la gorge, puis reprit plus doucement :
« J’aime beaucoup, petit oiseau.
»
Lily pointa son dessin.
« La maîtresse a dit qu’on pouvait dessiner une maison ou un endroit.
Mais moi j’ai dessiné toi parce que quand tu me portes, personne peut m’attraper.
»
Derek baissa les yeux.
Je connaissais assez mon mari pour comprendre ce qui se passait derrière ce silence.
Deux semaines plus tôt, il avait cru qu’une phrase de sa fille révélait la vérité la plus terrible sur lui : qu’il était en train de devenir son propre père.
À cet instant, une autre phrase venait de lui montrer quelque chose de différent.
Il n’était peut-être pas encore le père qu’il voulait être.
Mais pour Lily, il était déjà l’endroit où le monde cessait d’être dangereux.
Il replia soigneusement le dessin.
Pas en quatre comme on range une feuille quelconque.
Avec une lenteur presque cérémonieuse.
Puis il demanda :
« Je peux le garder ? »
Lily haussa les épaules comme si la question était absurde.
« C’est pour toi.
»
Cette fois, il ne réussit pas à cacher ses yeux humides.
Il la souleva contre lui d’un seul bras et enfouit son visage dans ses cheveux.
« Merci.
»
Elle gigota.
« Papa, ta barbe pique.
»
Il éclata de rire.
Ce rire profond remplit le salon, et quelque chose se relâcha enfin en moi.
Je pensais que l’histoire s’arrêterait là.
Un joli souvenir.
Une photo mentale à garder pour les jours plus difficiles.
Mais la petite chaise rose allait changer notre maison bien davantage que je ne l’imaginais.
Le lendemain matin, Derek se leva avant le réveil.
Quand je descendis, il était déjà dans la cuisine, son café à la main, le dessin de Lily posé sur la table.
Il l’avait glissé dans une pochette plastique transparente pour éviter de l’abîmer.
« Tu vas l’emmener au travail ? » demandai-je.
Il hocha la tête.
« Je vais le mettre dans mon casier.
»
Il resta silencieux quelques secondes.
« J’ai pensé à mon père toute la nuit.
»
Je m’assis en face de lui.
Derek parlait rarement de son enfance.
Pas parce qu’elle