La juge ne tourna pas immédiatement la page suivante.
Elle resta quelques secondes immobile, l’enveloppe bleue ouverte devant elle, tandis que toute la salle semblait attendre le même souffle.
Ethan connaissait cette enveloppe.
Il l’avait aperçue au mois de juillet sur la petite table roulante de la chambre d’hôpital de sa mère.
Il se souvenait même d’avoir posé dessus un gobelet d’eau avant qu’elle lui demande, avec une brusquerie inhabituelle, de le déplacer.
« Pas là, mon grand.
C’est important.
»
À l’époque, il n’avait pas posé de question.
Depuis des mois, tout était devenu important : les ordonnances, les résultats d’examens, les numéros de téléphone, les papiers d’assurance, les formulaires qu’il ne comprenait pas.
Il avait simplement déplacé le verre.
Maintenant, cette même enveloppe se trouvait entre les mains d’une juge qui devait décider si son petit frère rentrerait avec lui le soir même.
Ou s’il partirait avec des inconnus.
La juge leva les yeux.
« Madame Alvarez ? »
Une femme d’une cinquantaine d’années se leva au dernier rang.
Ethan se retourna.
« Elena ? » murmura-t-il.
Elena Alvarez habitait trois maisons plus loin depuis qu’Ethan avait quatre ans.
Elle avait vu Noah apprendre à faire du vélo.
Elle apportait une soupe trop épicée chaque fois que quelqu’un tombait malade.
Son mari, mort quelques années plus tôt, avait aidé leur père à réparer la clôture du jardin.
Après la mort de leur mère, Elena avait déposé des plats devant leur porte presque tous les soirs.
Ethan les avait acceptés.
Il n’avait jamais compris pourquoi elle posait autant de questions sur les rendez-vous avec les services sociaux.
La juge lui indiqua la barre.
« Approchez, s’il vous plaît.
»
Elena vint s’asseoir, les mains serrées autour de son sac.
L’avocate d’Ethan posa une chemise supplémentaire devant le tribunal.
« Madame Alvarez a déposé hier une demande de tutelle d’urgence concernant Ethan et Noah.
»
L’assistante sociale se redressa.
« Nous n’avons pas été informés de cette demande.
»
« Elle a été déposée après que nous avons obtenu cette lettre », répondit l’avocate.
La juge baissa les yeux vers le document écrit par leur mère.
Sa voix changea lorsqu’elle commença à lire.
La lettre n’était pas un testament magique capable de transformer Ethan, à seize ans, en tuteur légal de son frère.
Elle ne supprimait pas les exigences de la loi.
Elle ne pouvait pas obliger un tribunal à ignorer les questions de sécurité, d’argent, de scolarité ou de responsabilité adulte.
Mais elle disait quelque chose que le dossier administratif ne disait pas.
Leur mère avait prévu cette possibilité.
Plusieurs semaines avant sa mort, elle avait demandé à Elena si elle accepterait, si nécessaire, d’assumer légalement la responsabilité des garçons afin qu’ils puissent rester ensemble.
Pas pour remplacer Ethan.
Pas pour arracher Noah à son frère.
Pour empêcher précisément cette séparation.
L’avocate lut un passage à haute voix.
« Je sais qu’Ethan est encore un enfant aux yeux de la loi.
Mais pour Noah, il est déjà la personne qui fait les repas, vérifie les devoirs, attend devant l’école et laisse la lumière du couloir allumée quand il a peur.
S’il m’arrive quelque chose, je demande qu’on ne retire pas à Noah la dernière personne qu’il considère encore comme sa maison.
»
Ethan baissa la tête.
Il aurait voulu