La porte s’est refermée derrière Anna avec un claquement sec.
Le salon ouest, déjà étouffant quelques secondes plus tôt, parut soudain encore plus petit.
Deux hommes de la sécurité se tenaient dans le couloir.
Matteo Ricci, lui, n’avait plus rien du patron assoupi que la jeune femme croyait avoir trouvé sur le canapé.
Il s’était redressé.
Son portefeuille était toujours ouvert.
Les billets étaient toujours là.
Sa montre n’avait pas bougé.
Le carnet noir reposait exactement à l’endroit où il l’avait placé.
Mais ses yeux étaient désormais fixés sur Anna.
« Maintenant, Anna, dis-moi pourquoi tu n’as rien pris.
»
Elle aurait pu répondre qu’elle avait peur.
Qu’elle avait besoin de cet emploi.
Qu’elle savait depuis son arrivée qu’une seule erreur pouvait lui coûter son poste, voire davantage.
Elle ne dit rien de tout cela.
Elle posa calmement son chiffon.
« Parce que je savais que vous vouliez que je touche à quelque chose.
»
Un silence lourd tomba dans la pièce.
Matteo inclina légèrement la tête.
« Continue.
»
Anna désigna le carnet noir.
« Et parce que ce carnet n’a rien à faire là où vous l’avez posé.
»
Pour la première fois, quelque chose passa dans les yeux du jeune homme.
Pas de colère.
Pas encore.
Une attention aiguë.
« Qu’est-ce que tu crois avoir compris ? »
Anna déglutit.
Elle avait imaginé ce moment cent fois depuis son premier jour au domaine.
Dans ses scénarios, elle était préparée, protégée, certaine de l’identité de la personne qu’elle devait dénoncer.
En réalité, elle ne disposait que de fragments, de notes codées et d’une intuition devenue presque une certitude.
Quelqu’un utilisait la maison comme couverture pour déplacer de l’argent et contrôler les accès à certaines cargaisons.
L’ancienne employée disparue n’avait peut-être pas disparu à cause de Matteo.
La montre volée de la bibliothèque n’était peut-être qu’un prétexte.
Les caméras coupées, les fouilles de sa chambre, les bijoux volontairement abandonnés… tout ressemblait à une mécanique destinée à fabriquer un coupable avant même qu’un vol réel n’ait lieu.
Et depuis deux semaines, Carlo avait été partout où les éléments compromettants semblaient apparaître.
Anna n’avait pas besoin de le dire.
Elle ouvrit simplement le carnet.
Matteo la laissa faire.
À l’intérieur figuraient des lignes de chiffres, des initiales, des horaires et plusieurs références à des entreprises d’importation.
Certaines dates correspondaient à celles qu’Anna avait relevées dans les notes qu’on lui avait demandé de transmettre.
Puis elle tourna une page.
Un groupe de chiffres entouré d’un trait noir apparaissait à côté d’une date récente.
Matteo le reconnut.
« Où as-tu vu ça ? » demanda-t-il.
Anna leva les yeux.
« Dans une pièce de votre maison où je n’étais pas censée entrer.
»
« Laquelle ? »
« Votre bureau.
»
Les agents de sécurité se raidirent.
Matteo, lui, ne bougea pas.
« J’avais ordonné que cette porte reste verrouillée.
»
« Je sais.
»
Cette réponse fit changer l’atmosphère.
Anna comprit qu’elle venait d’aller trop loin.
Matteo prit le carnet et referma la couverture.
« Qui t’a envoyée ? »
Elle sentit son cœur cogner contre ses côtes.
Pendant deux secondes, elle ne répondit pas.
Puis elle pensa à son père, allongé sous des draps blancs à l’hôpital.
Elle revit les factures sur la table de nuit.
Elle pensa au petit médaillon