Les portes de L’Étoile Noir se verrouillèrent avec un claquement métallique qui semblait beaucoup trop fort pour un restaurant où quelques secondes plus tôt on n’entendait que le tintement du cristal.
Sophie resta debout près de la table 4, les mains froides contre son tablier.
Alessandro Moretti tenait la première feuille sortie de l’enveloppe.
Son visage n’exprimait presque rien, mais Sophie vit son pouce se figer sur un nom au bas du document.
Vittorio Moretti.
Son père.
À côté figurait celui d’Étienne Dubois.
Le père de Sophie.
Camilla Russo se pencha, irritée davantage par l’attention que recevait Sophie que par la gravité de la scène.
« Alessandro, sérieusement ? On va transformer le dîner en réunion administrative à cause des papiers d’une serveuse ? »
Il ne leva même pas les yeux.
« Assieds-toi.
»
Camilla se rassit.
La brutalité du silence qui suivit fit plus d’effet qu’un cri.
Sophie connaissait la feuille qu’il lisait.
Elle l’avait découverte six mois plus tôt dans une boîte métallique cachée parmi les affaires de son père.
Il s’agissait d’un ordre de transfert de plusieurs millions de dollars depuis un compte lié à une société portuaire française vers une structure new-yorkaise aujourd’hui disparue.
Pendant des années, Étienne Dubois avait été accusé d’avoir détourné cette somme.
Le scandale avait détruit sa carrière diplomatique, ruiné sa réputation et entraîné sa famille dans une chute lente dont Sophie portait encore les conséquences.
Elle avait grandi avec une version simple : son père avait joué, perdu, volé, puis fui.
L’enveloppe racontait autre chose.
Alessandro retourna la page.
Il fronça les sourcils.
« Vous avez lu ceci ? »
« Tout ce que j’ai pu comprendre.
»
Il tourna le document vers elle et désigna une note manuscrite en marge, presque effacée.
Sophie se pencha.
L’écriture était minuscule, tracée à l’encre noire : Fonds transférés sur ordre de V.M.
Dubois agit sous protection consulaire.
Ne pas l’exposer.
Sophie relut la phrase.
Puis encore une fois.
« Je n’avais jamais vu cette annotation.
»
« Parce qu’elle a probablement été ajoutée avec une encre qui s’est révélée en vieillissant », répondit Alessandro.
Camilla ricana.
« Ou parce que les papiers sont faux.
»
Alessandro leva enfin les yeux vers elle.
« Tu as beaucoup parlé ce soir pour quelqu’un qui ne savait pas distinguer un Bordeaux d’un vin de Loire.
»
Deux tables plus loin, un homme baissa aussitôt son regard pour cacher un sourire.
Camilla rougit.
Sophie, elle, ne ressentit aucune satisfaction.
Un mot l’avait arrêtée : protection.
Si son père avait agi sur ordre, alors il n’avait peut-être jamais volé cet argent.
« Pourquoi votre père aurait-il fait porter la responsabilité au mien ? » demanda-t-elle.
Le visage d’Alessandro se referma.
« Je n’ai pas dit qu’il l’avait fait.
»
« Mais vous y avez pensé.
»
Le garde du corps à sa droite tourna légèrement la tête.
Monsieur Laurent parut horrifié qu’une employée ose parler ainsi.
Alessandro, pourtant, ne se fâcha pas.
« Oui.
»
Il sortit son téléphone.
« Bellini.
L’Étoile Noir.
Immédiatement.
Apportez le dossier Dubois.
Le dossier complet.
»
Il écouta quelques secondes.
« Non.
Pas demain.
Maintenant.
»
Il raccrocha.
Sophie sentit son cœur accélérer.
« Il existe un dossier à mon nom ? »
« Au nom de votre père.
»
«